1. Le motif officiel : « ibéoviste » (ibeovac) = partisan de l’Informbiro (IB)
Après la Résolution du Kominform du 28 juin 1948, la direction du KPJKPJParti communiste de Yougoslavie (Komunistička partija Jugoslavije). a décidé d’isoler tous ceux qu’elle jugeait favorables à l’Union soviétique.
Les archives et les analyses des dossiers de l’UDBAUDBAAdministration de la sécurité d’État (Uprava državne bezbednosti) – police politique secrète yougoslave chargée de surveiller et de persécuter les opposants réels ou présumés du régime. montrent que la notion d’« ibéoviste » était souvent définie de manière très extensible : « partisan de StalineJoseph Vissarionovitch StalineDirigeant communiste et dictateur soviétique, qui a gouverné l’Union soviétique de 1924 (après la mort de Lénine) jusqu’à sa mort en 1953. », « informbiroïste », « kominformiste », etc. Comme les relations avec l’URSS se sont encore dégradées après la publication de la Résolution du KominformRésolution du KominformDécision politique du Kominform (Informbiro) de 1948 accusant la Yougoslavie de s’écarter du modèle soviétique du socialisme ; elle a conduit à la rupture avec l’URSS et au début des persécutions politiques dans le pays. en 1948 et que l’hostilité ne s’est pas apaisée l’année suivante, en 1949, de plus en plus de personnes ont été emprisonnées et punies « au titre de l’IB ».
2. Qu’est-ce qui suffisait, en pratique, pour finir au camp ?
D’après les dossiers de l’UDBA et les dépositions des condamnés, en pratique, des motifs graves comme ceux-ci étaient rares :
- la collaboration avec les services de renseignement soviétiques
- la rédaction ou la signature de lettres favorables au Kominform
- la participation à des groupes clandestins (par ex. « Fraction bolchevique du KPJ », « Nouveau KPJ », etc.)
- la diffusion de tracts ou l’organisation de réunions en faveur de l’URSS
Dans la majorité des cas, des agissements qui n’impliquaient pas forcément une activité politique avérée « suffisaient » également.
- délit d’opinion et critique du régime, y compris la critique de la politique de Tito envers l’URSS, l’opposition à la propagande antisoviétique en Yougoslavie et le mécontentement ouvert à l’égard de la bureaucratie du Parti et des privilèges de ses dirigeants
- critique des mesures économiques et du niveau de vie – les plaintes au sujet des pénuries et de la situation économique difficile pouvaient être interprétées comme un « soutien à la Résolution du Kominform », en particulier dans les régions les plus pauvres
- l’écoute de la « mauvaise » radio – le simple fait d’écouter les stations de radio des pays du KominformPays du KominformÉtats socialistes sous influence de l’URSS (Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Pologne et Tchécoslovaquie) qui formaient le Kominform (Informbiro). La Yougoslavie en a été membre jusqu’à son exclusion en 1948. (par ex. Radio Moscou) pouvait être lu dans les documents de l’UDBA comme une adhésion à la propagande soviétique ou kominformiste
- « esprit critique » et loyauté douteuse – condamnation insuffisante de l’Union soviétique ou des partis signataires de la Résolution, accord public avec la Résolution ou certaines de ses parties, silence lors des réunions du Parti ou attitude neutre, aide à la famille d’un kominformiste déjà condamné
- « culpabilité » biographique – vieux communistes liés à l’URSS (combattants de la Révolution d’OctobreRévolution d’OctobrePrise du pouvoir par les bolcheviks en Russie en 1917 et début de l’État soviétique. Une partie des Slaves du Sud se trouvait alors en Russie comme prisonniers de guerre ou travailleurs ; certains ont pris part à la révolution ou servi dans l’Armée rouge., combattants d’EspagneGuerre d’EspagneGuerre de 1936–1939 entre la République et les nationalistes du général Francisco Franco, qui instaura une dictature après sa victoire. Les volontaires venus de Yougoslavie (les « combattants d’Espagne ») ont combattu surtout dans les Brigades internationales, du côté de la République., communistes d’avant-guerre), personnes ayant vécu ou étudié dans des pays dont les partis avaient signé la Résolution, personnes dont le conjoint venait de ces pays ou avait déjà été accusé au titre de l’IB, fonctionnaires des affaires étrangères – souvent arrêtés parce qu’on les considérait comme de potentiels « cadres de Staline » en cas de chute de Tito
- dénonciations, vengeances personnelles et campagnes locales – le système reposait sur un réseau d’informateurs ; dénonciations anonymes, haines de voisinage et règlements de comptes entre communistes aboutissaient dans les rapports de l’UDBA et pouvaient conduire à une arrestation
3. Qui étaient ces personnes – selon les couches de la société ?
Les estimations du nombre de détenus varient selon la définition retenue. Les recherches indiquent qu’environ 13 000 personnes sont passées par le camp de Goli otok (1949–1956), tandis que le nombre de celles qui ont été surveillées ou détenues ailleurs était nettement plus élevé.
D’après les analyses des dossiers :
- la majorité étaient membres du KPJ – des simples militants jusqu’aux hauts responsables
- une grande partie étaient des vétérans de la NOBNOBLutte de libération nationale (Narodnooslobodilačka borba) – résistance partisane et lutte armée contre les occupants et leurs collaborateurs en Yougoslavie, 1941–1945, sous la direction du KPJ. et des officiers de la JNAJNAArmée populaire yougoslave (Jugoslavenska narodna armija) – nom officiel de l’armée de la Yougoslavie.
- parmi les personnes arrêtées se trouvaient des ouvriers, des paysans, des intellectuels, des étudiants et des lycéens
- les femmes forment un groupe particulier – hautes responsables dans la Yougoslavie d’après-guerre ou femmes liées de l’une des manières évoquées à la Résolution du Kominform, ainsi que des femmes emprisonnées en tant qu’épouses ou parentes d’ibéovistes
4. Comment cela se passait-il concrètement pour un individu ?
Le parcours type était le suivant :
- Quelqu’un dénonce un propos, une opinion ou un lien avec un groupe « ibéoviste ».L’UDBA considérait en général que les ibéovistes se regroupaient.
- L’UDBA arrête la personne et mène l’enquête en détention provisoire.
- L’enquête a deux objectifs : obtenir sous forte pression l’aveu d’une « activité ibéoviste » et la dénonciation d’autres personnes.Collaborateurs, sympathisants, « auditeurs de radio ».
- Suit un procès devant un tribunal militaire (pour les officiers supérieurs de la JNA) ou une peine administrative de « travail d’utilité sociale » – l’internement au camp.
- Avant l’internement, presque tous passent par des quartiers spéciaux de prisons ordinaires.Par ex. l’ancienne prison de la rue Petrinjska à Zagreb ou Zabela à Požarevac.
- Transfert vers le système des camps – le plus grand est celui de Goli otok et de Sveti Grgur.
Photographies


Glossaire
- KPJ
- Parti communiste de Yougoslavie (Komunistička partija Jugoslavije).
- UDBA
- Administration de la sécurité d’État (Uprava državne bezbednosti) – police politique secrète yougoslave chargée de surveiller et de persécuter les opposants réels ou présumés du régime.
- Joseph Vissarionovitch Staline
- Dirigeant communiste et dictateur soviétique, qui a gouverné l’Union soviétique de 1924 (après la mort de Lénine) jusqu’à sa mort en 1953.
- Résolution du Kominform
- Décision politique du Kominform (Informbiro) de 1948 accusant la Yougoslavie de s’écarter du modèle soviétique du socialisme ; elle a conduit à la rupture avec l’URSS et au début des persécutions politiques dans le pays.
- Pays du Kominform
- États socialistes sous influence de l’URSS (Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Pologne et Tchécoslovaquie) qui formaient le Kominform (Informbiro). La Yougoslavie en a été membre jusqu’à son exclusion en 1948.
- Révolution d’Octobre
- Prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie en 1917 et début de l’État soviétique. Une partie des Slaves du Sud se trouvait alors en Russie comme prisonniers de guerre ou travailleurs ; certains ont pris part à la révolution ou servi dans l’Armée rouge.
- Guerre d’Espagne
- Guerre de 1936–1939 entre la République et les nationalistes du général Francisco Franco, qui instaura une dictature après sa victoire. Les volontaires venus de Yougoslavie (les « combattants d’Espagne ») ont combattu surtout dans les Brigades internationales, du côté de la République.
- NOB
- Lutte de libération nationale (Narodnooslobodilačka borba) – résistance partisane et lutte armée contre les occupants et leurs collaborateurs en Yougoslavie, 1941–1945, sous la direction du KPJ.
- JNA
- Armée populaire yougoslave (Jugoslavenska narodna armija) – nom officiel de l’armée de la Yougoslavie.


